Je diffuse ici in extenso la version remise à jour du « manifeste Webatlas », l’Association que je « dirige ». Ce document, après relecture, paraît bien résumer l’esprit et les objectifs des chercheurs ou des ingénieurs avec qui je travaille depuis longtemps, ou les nouveaux qui sont venus nous rejoindre.

« WebAtlas, orientations et pratiques de la recherche ».

Au moment où WebAtlas entreprend de recenser la communauté d’acteurs qui sont entrés dans son sillage, il est temps pour son président de remettre en perspective les objectifs et les activités afin de préparer l’avenir de l’association. La place originale que veut occuper notre association dans le paysage de la recherche et de l’innovation en France se nourrit de défis à relever mais aussi d’expériences passées dont il faut à présent tirer les leçons, plus de dix ans après la naissance du projet expérimental de recherche “R.T.G.I.” devenu aujourd’hui une entreprise innovante de premier plan, Linkfluence.

La volonté commune d’explorer une architecture documentaire aussi fascinante que le web nous aura conduits à poser les premières pierres de nouveaux foyers d’innovation, au plan technologique mais aussi scientifique, industrielle ou citoyenne. Ce projet collectif d’investigation s’est construit sur le développement de technologies, comme GEPHI ou le Navicrawler, de méthodes et de concepts mais aussi et surtout sur la rencontre d’acteurs différents qui auront permis à WebAtlas de s’insérer pleinement dans le paysage de l’innovation, notamment en région Ile-de-France, et avec une vision qui se situe à l’opposé de « l’innovation » au sens académique (un débat sur lequel il nous faudra revenir). La rencontre depuis quelques années avec une multitude d’acteurs, au delà des projets communs qui nous lient maintenant, constitue aussi la confirmation d’une curiosité largement partagée pour ce vaste système e-cologique que l’on ne peut plus seulement cantonner à un “système d’information” parmi d’autres.

Ce projet d’investigation a conduit les ingénieurs-chercheurs de WebAtlas vers le développement de technologies inédites mais aussi vers la formation des hommes qui demain les utiliseront à plus grande échelle. Les membres de WebAtlas sont maintenant déployés dans la plupart des secteurs associés, de près ou de loin, à l’exploitation de ce territoire numérique distribué : systèmes de veille stratégique, analyse de réseaux d’acteurs sur le web, phénomènes informationnels dynamiques, outils d’aide à la décision, procédés cartographiques de l’information, mapping de réseaux sociaux, cartographie des information scientifiques et techniques ou encore biologie. Mais, si le regard porte plus loin que le champ passionnant du web mining et de nos outils, il se peut que nous ayons à aborder d’autres objets tout aussi complexes et attirants que le web. L’exploration du web n’est peut être en effet qu’un tremplin vers ces trois continents qui constituent déjà une sorte de “triangle magique” de l’innovation : les structures du vivant, les sciences de l’environnement et les circuits discrets de la finance mondiale. Les “grandes masses de données, dynamiques et peu structurées” du web entretiennent d’étroites parentées d’organisation avec celles qui règlent les topologies cellulaires, les équilibres écologiques et les marchés financiers. L’une des expériences acquises de l’Association est d’avoir abordé le champ du web-mining en développant des outils et des méthodes de réduction (momentannée et jamais acquise) de la complexité d’un système, générateur de surcroît de relativité permanente. On ne saurait trop ré-affirmer sur ce point notre attachement à l’avèvement de ces mapping and network sciences en France ou en Europe qui auront permis ces dernières années à nos collègues américains de comprendre les enjeux d’une recherche unique dont les terrains iraient des systèmes techniques aux systèmes sociaux, et des systèmes biologiques aux systèmes environnementaux. Notre attachement aux network sciences (même à peine nées) doit être considéré comme une grande respiration, optimiste et ouverte sur l’avenir, dans un paysage de la recherche française (ou même européenne) immobile où règnent sans partages les découpages académiques anciens, la nostalgie du Minitel des années 70, l’acharnement à toujours séparer l’ingénierie ou les dispositifs techniques de la construction des savoirs, et autrement que sous l’angle usé des usages.

L’originalité d’un projet comme WebAtlas vient surtout des pistes que développent conjointement maintenant des ingénieurs et des chercheurs en SHS dans nos projets. On l’a déjà noté, le formidable patrimoine intellectuel des SHS en termes de modèles de temps, d’espaces, d’interactions sociales ou d’organisation de la pensée constitue à nos yeux un capital primordial. C’est de lui qu’il faut tirer les processus qualitatifs d’analyse des données pour orienter le traitement algorithmique à grande échelle en intégrant ici un sociologue, là un chercheur en sciences de l’information ou un historien, dans un travail de conception de technologies inédites et qui dépasserait largement le seul point de vue de l’observation des usages. Ce travail d’intégration du patrimoine intellectuel en SHS à un processus de design technologique innovant constitue une arme pertinente pour aborder la question des systèmes complexes, sur le web mais aussi ensuite ailleurs. Duncan J. Watts, dans Six Degrees, décrit comment la redécouverte des travaux sur les strong et les weak ties de Mark Granovetter en sociologie a profondément renouvelé les travaux mathématiques sur la théorie des graphes ces dix dernières années. Il pourrait en aller de même pour bien des problématiques actuelles sur lesquelles buttent encore les sciences exactes, les sciences pour l’ingénieur ou les computer sciences.

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1) Le défi du social data mining

Il est temps maintenant de revenir sur ce qui apparaît de plus en plus comme la dimension essentielle de la révolution associée aux technologies de l’information et de la communication et qui éclaire singulièrement le trajet de WebAtlas. Si l’on peut encore discuter le terme de “révolution”, le constat, lui, semble incontournable : le web se présente comme une matrice technique distribuée façonnée par des usages dont le réseau garde la mémoire. Le seul fait d’utiliser une technologie numérique contribue à produire des traces et, à grande échelle, elles constituent un réservoir immense de données disponibles et peu exploitées. Pour la première fois dans l’histoire, le social devient potentiellement traçable, dès la plus petite échelle (un individu, une idée, une interaction, une valeur, une organisation, un produit…) à la plus grande comme le montrera bientôt notre étude sur la galaxie du “développement durable” et de ses acteurs sur le web francophone. Ces données sont maintenant en plus grand nombre que celles que manipulent les sciences exactes (et tout aussi complexes et incertaines) et constituent à notre sens, l’enjeu principal des recherches de ces prochaines années dans le champ de ces Network Sciences émergentes. Mais elles devraient aussi l’être pour les chercheurs en SHS.

Cette question de la traçabilité du social éclaire singulièrement plusieurs des pistes théoriques et expérimentales que nous avons poursuivies jusqu’ici mais, comme au départ d’un puzzle, sans pouvoir les organiser en un tout cohérent. Tout d’abord l’intérêt marqué par tous les membres deWebAtlas pour les “technologies web 2.0″ et le succès industriel qu’elles représentent aujourd’hui. Peu importe que l’on y voit le règne du “système marchand” ou un espace de “libération citoyenne” : Youtube, E-bay,FaceBook, Twitter, Wikipedia, MySpace ou Dailymotion fonctionne comme des formes manifestes d’ingénierie sociale nourrie par l’apport spontané de réseaux sociaux, implicitement ou explicitement organisés ou déclarés. En ouvrant les systèmes d’information aux utilisateurs, c’est à dire en traitant les traces d’usages et en les rendant manifestes en retour aux usagers, les ingénieurs et les chercheurs ont vu se peupler rapidement leurs systèmes d’une richesse anthropologique jusque-là insoupçonnée, parfois surpris de leur propre succès. Dans ces systèmes, mais aussi à l’échelle du web tout entier, le social semble comme s’autoformaliser, là devant nous, non pas produit par les techniques numériques, mais au contraire leur donnant ce corps individuel ou collectif dont elles semblaient dépourvues jusqu’à présent. S’il fallait réduire à un principe explicatif ce vaste système d’interaction humaine via des technologies (dont l’énergie et la diversité dépasse de loin tout projet de contrôle global de l’Internet), il faudrait aller le chercher du côté de l’anthropologie beaucoup plus que du côté de la théorie de Shannon et Wiever. Le Connected Age n’est pas celui des Machines mais celui des Hommes qui, en ligne, peuplent le réseau de boucles vertueuses d’interaction d’où naît, à grande échelle, un certain principe d’ordre, et donc une lisibilité.

Dès lors, on comprend mieux les conclusions du rapport qui officialise la naissance des NetWork Sciences aux Etats-Unis en 2006 : au delà des aspects techniques et théoriques de la démarche, au delà même de ces “champs du complexe” que sont les systèmes techniques, les structures du vivant ou l’architecture de ce mécano céleste qu’est l’environnement, “the ultimate value derived from these engineered networks depends on the effectiveness with which humans use them. Therefore research into the interaction of social and engineered networks is a national priority”. Pour WebAtlas, comme dans l’esprit des promotteurs de ce vaste programme scientifique, il ne s’agit pas seulement d’observer et de mesurer les usages depuis leur “extérieur” manifeste (les usagers en situation, les logs machines, l’analyse des données échangées, le type d’information diffusée) mais d’approcher la forme même de cette dynamique dont émergent des modalités politiques d’organisation que les acteurs se donnent eux-mêmes. C’est dans le réseau lui-même, en sondant sa structure-même, que l’on pourra surtout découvrir/analyser/visualiser ces localités issues des pratiques du social computing. C’est ici, entre autres domaines majeurs de l’innovation comme les biotechnologies ou les sciences des matériaux et de l’énergie, que se sont engouffrés les laboratoires et les entreprises en Californie depuis longtemps alors que le reste du monde avait encore la tête tournée vers le « web sémantique » ou le calcul « automatique du sens » : les outils et plates-formes de réseaux sociaux s’insèrent et se développent naturellement dans un espace où le social imprime la forme finale au système web.

Dans l’univers de Webatlas la théorie des graphes et les méthodes de détection de patterns relationnels jouent un rôle central pour des épisodes de mapping statique mais un pas de géant sera accompli quand, demain, l’on pourra monitorer en temps réel l’émergence d’une “communauté” ou un la naissance d’un agrégat social, prévoir son avènement sur la base de la détection d’un signal faible, assister à son développement et, éventuellement, à sa disparition. La maîtrise du temps dans le traitement des données comme dans leur représentation représente le levier majeur qu’il nous manque encore. Le défi est autant intellectuel que technique et les ingénieurs qui travaillent au projet WebAtlas connaissent maintenant bien les verrous à lever pour assurer au fait social en réseau sa phénoménologie. Les patterns socio-relationnels marquent en effet de leur empreinte l’ensemble de l’architecture du web et, avec du recul, nos expérimentations menées depuis dix ans sur différentes “thématiques” ou différentes “communautés” nous l’ont démontré exemplairement. Que l’on indexe des liens hypertextes, des mots, des posts et des commentaires, des twitts, des modèles de mises en pages, et qu’éventuellement on développe des méthodes pour corréler ces données entre elles, on retombe systématiquement sur le principe des agrégats (Kleinberg, WebAtlas) ou des topical localities (Davison, IBM, 2002), sur les notions de centralité et de périphérie (Watts, Barabasi), de couches et de frontières (Chakrabarti). Autrement dit, qu’il s’agisse d’étudier sur le web le mouvement des Sans-Papier, l’Eglise de Scientologie, la CSTI ou la blogosphère politique française, la distribution de la connectivité hypertexte se donne sous forme d’agrégats, la production des mots sous forme de folksonomies, la circulation des idées sous forme d’idéologies, les mises en page selon des patrons et les internautes accordent manifestement une valeur toponymique aux noms de domaine qu’ils fréquentent. Et ces territoires numériques n’attendent plus que leur géographie pour enfin se manifester sous forme organisée de patterns typiques.

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2) Recherche et innovation dans le paysage national

L’exploitation des traces numériques et la cartographie de cette granularité sociale du web constituent aujourd’hui un enjeu majeur pour la recherche mais aussi pour l’industrie et la société. Du moins, c’est un principe. Dans les faits, nombre d’acteurs se sont en effet lancés avec WebAtlas dans l’exploration de quelques pistes prometteuses en termes de recherche et d’expérimentation : des industriels de l’information tout d’abord (Linkfluence, Exalead, Linterweb ou d’autres encore) beaucoup plus attachés à la recherche fondamentale qu’on ne le dit souvent, mais aussi des institutions comme Science-Po (et le projet de MediaLab auquel nous sommes associés) ou des pôles de compétitivité, la région ile de France et son programme original PICRI, sans oublier tous les acteurs des différents Masters ou formations où interviennent des membres de l’Association.

Pourtant, le projet WebAtlas n’a guère encore trouvé de place dans le paysage “officiel” de la recherche française et ce n’est pas seulement pour la jeunesse (et l’inexpérience supposée) de ses membres. La raison la plus évidente tient au fait que les innovations méthodologiques et technologiques sur lesquelles nous nous appuyons sont aussi porteuses, comme toujours en ce cas, de renouvellement des pratiques expérimentales et des repères scientifiques. Sur ce point, WebAtlas ne peut que souscrire aux propos de B.Latour qui, dans un document récent de présentation de son projet de MediaLab, en appelle à la recomposition des disciplines SHS en un “saut radical” pour entamer (enfin) cet immense chantier des traces numériques

“Tout le système de recherche et d’enseignement français souffre de la division entre les sciences sociales et les sciences expérimentales. Au sein même des sciences sociales, subsiste un grand morcellement disciplinaire organisé autour d’anciennes lignes de fractures. Or cette fragmentation est très largement un artefact du mode de production des données tel qu’il a existé au XXe siècle : selon qu’on avait accès à tel ou tel agrégat de données on devenait économiste, sociologue, politologue ou historien. Ces distinctions n’ont plus grand sens aujourd’hui dès lors que les archives, les bases de données, les documents en texte intégral, les sources d’image, les sondages, se mêlent dans la même matérialité numérique (…) Un centre commun de production de données transversales dont les méthodes et les principes s’appliquent indifféremment aux domaines les plus divers, jouerait un rôle décisif dans la recomposition des disciplines des sciences sociales que plus rien ne distingue vraiment sinon – éventuellement – la genèse de leur formation“.

A défaut d’une redistribution rapide des disciplines en SHS, les territoires numériques pourraient au moins représenter dans un premier temps un terrain partagé d’observation et d’analyse. Il pourrait préfigurer la construction de cet espace commun aux SHS, comme l’ont opéré historiquement les sciences exactes, à partir de données et de méta-langages symboliques collectifs, rendant ainsi possible l’avènement d’un savoir “« explicite, partageable, opératoire et capable d’enrichissement des connaissances » comme l’a aussi écrit P. Levy. Cet appel à occuper cette “nouvelle matrice culturelle” que représentent l’ensemble des traces accumulées par nos activités se conjugue avec le constat qu’en SHS « les instruments d’observation sont peu élaborés au plan de l’ingénierie » et que la « calculabilité, la capacité de prédiction et la testabilité des théories sont faibles». Voilà un défi auquel entend contribuer notre association.

Mais, au delà de cet objectif de la construction d’un terrain privilégié d’observation pour les SHS, nos objectifs et nos pratiques diffèrent tant des cadres habituels de la “science” que l’on aurait bien du mal à évaluer la “place” d’un projet comme WebAtlas dans le paysage de la recherche française. En particulier, la démarche de l’association est ainsi précisément fondée sur le dépassement du triple cloisonnement qui règle encore aujourd’hui le paysage scientifique, notamment dans nos universités : entre la “recherche” et “l’enseignement” tout d’abord en affirmant le rôle central que peuvent jouer les étudiants dans les projets de recherche pour peu qu’on leur fasse partager nos doutes et la relativité de nos hypothèses, en somme notre ignorance. Entre SHS et sciences exactes ou Sciences Pour l’Ingénieur ensuite alors que les grands chantiers intellectuels autour des phénomènes complexes réclament au contraire au moins leur association, sinon leur fusion. Enfin, entre savoirs théoriques et démarche expérimentale : l’administration de la preuve scientifique doit pouvoir se réaliser par l’ajustement d’arguments intellectuels mais aussi par le développement de dispositifs techniques, en SHS comme ailleurs. Sur ce dernier point les réticences sont encore nombreuses et il n’est pas rare de se voir reprocher de “ne pas faire de Science” par des responsables d’équipe ou de département de SHS au prétexte de développer des outils ou des méthodes de traitement de données numériques! Et inversement en sciences informatiques où notre approche et nous outils paraissent difficilement définissables en termes de « système » autonomes et identifiables. L’exemple des métiers de l’Information Scientifique et Technique, de la documentation et des bibliothèques ou des sciences de l’information suffit à démontrer combien il est aujourd’hui indispensable de faire travailler ensemble spécialistes de l’information (au sens large) et informaticiens ou ingénieurs pour relever les défis des univers de la communication globale distribuée.

Avouons-le, le chemin à parcourir est encore long et les signes adressés aux plus jeunes chercheurs ne sont ainsi guère encourageants, à moins de les mobiliser sur des programmes anciens. Ces cloisonnements expliquent pour partir le classement faible de notre pays en termes d’innovation, au regard notamment des moyens alloués par la puissance publique. La libération de l’énergie et de l’imagination chez les plus jeunes chercheurs (ou tous ceux qui ont envie de réinventer le monde…) passera, notamment, par le décloisonnement des programmes nationaux de recherche. Ainsi, dans les appels d’offre de l’Agence Nationale de la Recherche (ANR), on cherchera en vain à placer le moindre de nos projets, éventuellement quelque-part entre le programme “Masse de Données et Connaissances” et “Corpus et outils de la recherche en sciences humaines et sociales” dans un espace intellectuel et technique qui n’est pas encore né. L’orientation des “programmes blancs”, ni non plus les perspectives dégagées par des réflexions prospectives – comme « Sciences et sociétés”-, ne laissent d’espace à un projet ambitieux autour de l’exploration de cette “matrice” numérique que nourrissent chaque jour des millions d’usagers. Hormis quelques (rares) projets autour d’approches fondamentales et auxquelles WebAtlas doit aussi beaucoup comme la question des modes de visualisation des données scientifiques ou des approches très logico-mathématiques en théorie des graphes, on s’en tient pour le reste à des questions de numérisation de fonds imprimés, à celle de la place de la “science” sur à l’heure du numérique ou, comme souvent, aux différents aspects de la question rebattue des “médiations” (culturelle, scientifique, politique, pédagogique…) sur les réseaux, présentée systématiquement comme “nécessaire”. Les traditions de discipline y impriment leurs frontières et l’apport des SHS ne peut y être envisagée autrement que sous l’angle de “l’histoire”, de “l’épistémologie”, des rapports entre “sciences et croyances” ou des “usages de la science et régulation”. Les Humanités, depuis cette extériorité au fait technique, peuvent briller de leurs concepts mais fort peu de leur pouvoir expérimental, et donc démunies pour appréhender des données aussi formalisées techniquement que celles que nous traitons en web-mining.

Les Sciences de l’Information et de la Communication (les “SIC”) pourraient assurément s’emparer de façon claire de ces territoires numériques. Ou, du moins, réserver cet espace nécessaire à l’innovation scientifique et technologique, comme dans une sorte de pépinière ou de “bassin de décantation” où nul cloisonnement de traditions ne viendrait influer sur l’activité de recherche, mêlant ensemble de nombreux horizons scientifiques et expérimentaux. Deux conditions, au moins, doivent être réunies pour réussir le pari d’organiser un espace permanent de recherche autour du traitement théorique et technologique de dizaines de milliards de traces dont le web est peuplé, pour préparer ainsi d’autres bonds scientifiques plus audacieux vers les autres disciplines, en SHS mais aussi au delà. La première tient à la modification nécessaire d’une posture intellectuelle (largement partagée) qui consiste à situer la technique (et donc les ingénieurs entre autre) dans une sorte “d’extériorité”, vaguement associée au “pouvoir techno-politique” ou à “l’industrie libérale”. Il faut s’intéresser aux technologies numériques “de l’intérieur”, en les construisant, et non les considérer seulement comme des “dispositifs socio-techniques de médiation” que l’on observe depuis leur périphérie pour mesurer leurs effets sociétaux. Les mobiliser, autrement dit, pour leur pouvoir de transformation des hommes et des idées. En second, il faut assumer pleinement les fondements pluri ou inter-disciplinaires des sciences de l’information, quitte à laisser se dessiner des formes inédites et inclassables de pratiques scientifiques. A notre sens, il ne suffit pas de proclamer l’inter- ou la pluri-discipline comme une chance, un “gage de diversité” ou la preuve “d’une science en mouvement”. Il faut aussi lui associer son terrain expérimental de prédilection que seule (en un premier temps) une discipline où se mêlent déjà théories, discours sur la technique et les réseaux, pratiques documentaires et informatiques pourra aborder. Au fond, il s’agirait là de construire collectivement une démarche globale d’exploration du web à partir de procédés communs, où les données pourraient être partagées à grande échelle pour dessiner, entre autre, géographie documentaire du réseau et ses communautés d’acteurs. Tant que l’on n’aura pas entrepris d’embrasser le web d’un seul regard, on ne pourra y voir que “fragmentation” et “dispersion”, en restant rivé à des politiques de préserver les niches de ce qui constituait l’infrastructure éditoriale de l’univers de l’imprimé (la “science sur le web”, la CSTI, les fonds patrimoniaux numérisés accessibles via le net, les bibliothèques sur le web…).

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3) Repères pour l’association

C’est dans ce contexte national que s’inscrivent les objectifs et les pratiques de WebAtlas. Notre association se donne pour vocation, dès maintenant, de développer l’infrastructure technologique et les compétences humaines nécessaires à l’exploration de l’architecture documentaire du web à grande échelle. Localement, modestement et avec des moyens limités nous avons entamé plusieurs chantiers expérimentaux qui constituent autant de foyers discrets mais opérationnels d’innovation méthodologique et technologique. Avec nos partenaires, il s’agit aussi de mettre en pratique une certaine « philosophie de l’innovation » qui nous semble indispensable à la poursuite de notre objectif d’exploration de la géographie sociale et informationnelle du web.

A) De « l’innovation »

Pratiquer comme nous le faisons l’indiscipline scientifique, enseigner nos doutes et notre ignorance, exercer l’imagination à la construction de dispositifs que nous pensons inédits conduit nécessairement à pratiquer des formes « d’innovation ». En réalité nous ne savons pas ce qu’est « l’innovation » technologique ou méthodologique. Au regard de notre expérience, c’est seulement au moment où nos « trouvailles » se trouvent projetées dans des univers extérieurs ou ceux de nos partenaires que « l’innovation » se révèle, et souvent là où on ne l’attend pas. C’est peut-être cette part d’incertitude et d’imprévisibilité qui fait d’un dispositif, d’une méthode ou d’un concept une « innovation ». Ascendante, l’innovation l’est donc de façon native. C’est pourquoi, dansWebAtlas, nous n’imposons aucun caractère à priori au processus de création et, sans hiérarchie, les projets « innovants » que nous accompagnons peuvent être tour à tour ou simultanément à dimension industrielle dans la conception de nouveaux services, citoyenne dans la création de système d’information à visée politique et sociale, scientifique (on l’aura compris dans ce document), voire esthétique tant nous ne désespérons pas de voir un jour notre approche figurer dans une exposition sur les réseaux distribués.

B) L’aventure humaine collective

Mais le processus d’innovation continu que nous essayons de construire dépend moins des « choses », des « objets », des méthodes, des contenus ou des dispositifs que du degré d’engagement des hommes qui les produisent. Il est bon de signaler qu’aucun des projets de recherche ou de développement technologique engagés autour de notre association n’a reçu de financement public direct en dix d’existence du « projet RTGI » rédigé en 1999, (à peine à titre de « prestataires » que l’on tolère pour leurs compétences techniques). C’est d’abord la volonté collective qui a animé notre démarche et en reste le fondement. En d’autres mots, il est clair que pour nous les hommes que nous formons valent plus que les projets dans lesquels ils sont engagés. C’est pourquoi tout membre de WebAtlas est propriétaire du patrimoine intellectuel ou technologique de WebAtlas, non seulement pour le développer, mais aussi pour s’en emparer et le faire évoluer dans des directions que nous serions bien incapables de prévoir aujourd’hui. WebAtlas doit donc être considérée comme une plate-forme expérimentale ouverte dans laquelle on vise à pérenniser des pratiques et à accompagner des acteurs, malgré nos faibles moyens. A ce titre, on ne saurait trop insister sur notre opposition au « management » actuel des projets de recherche dans lesquels on organise à grande échelle, et sans perspective aucune, le « turn-over » de la main-d’oeuvre étudiante qui, à coup de thèse, de Master, de projets dans des enseignements, se voient au final sommés de participer à des objectifs dont ils ne seront presque jamais les porteurs, les propriétaires ou les acteurs. Si le capital de WebAtlas est d’abord humain, il ne peut y avoir dans notre association de différences entre « chercheur », « étudiant », « employé » ou « chômeur ». Le réseau d’innovateurs que nous voudrions voir advenir se construit donc d’abord par une série de projets modestes à petite échelle en pariant sur la jeunesse et la motivation, où les idées circulent et se fertilisent et qui donnent lieu à leur tour à de nouveaux projets qui engageront de nouveaux acteurs. Si l’innovation relève, paraît-il, des destins personnels et singuliers, WebAtlas voudrait pour une fois en faire une aventure collective et partagée. Cette dynamique vertueuse contraste évidemment avec le contexte actuel des stratégies de « concentration » pyramidale dans la recherche comme dans l’industrie où les jeunes diplômés (entre autre) se voient exiger une foule d’expériences avant d’exercer la moindre responsabilité. A une époque tournée vers la question de « l’emploi des seniors », vers la défense d’anciennes barrières disciplinaires où il s’agit de « sauver la recherche » ou vers de nouveaux cloisonnements dans la réforme annoncée des universités et de leur autonomie (donc moins enclines à la circulation ouverte des savoirs innovants pour les figer dans le marbre des brevets), WebAtlas voudrait au contraire assumer l’orientation collective de son activité en pariant d’abord sur la jeunesse et l’imagination comme seuls gages réels de réussite et comme levier manifeste de transformation des hommes et des idées.

C) L’adossement à un territoire

Ce processus d’innovation continu et croisé ne peut évidemment se réaliser sans un lieu géographique et un milieu d’acteurs sans lesquels il n’est pas d’histoire de leurs interactions. L’adossement au territoire et à ses réalités est une nécessité. La région Ile de France représente le territoire « naturel » d’un projet comme WebAtlas, pour la concentration des acteurs dans le domaine des SHS et des systèmes d’information mais aussi pour son pôle de compétitivité CapDigital ou son tissu riche d’organisations de la société civile. Ailleurs, ce pourrait être aussi la Bretagne ou la Picardie, au grès des occasions. Cet enracinement constitue la base opérationnelle du système d’interaction que l’association voudrait développer entre différents acteurs, aussi bien scientifiques qu’industriels ou citoyens. Là encore, il ne s’agit pas seulement d’affirmer la fameuse « fertilisation croisée » des démarches ou des idées mais de la réaliser effectivement, notamment par le développement de toute une série de dispositifs auxquels collaborent déjà, selon leurs accointances, aussi bien des scientifiques, des industriels, des organisations citoyennes et des institutions d’Etat. On mêle indifféremment sur ces plates-formes communes logiciels libres et propriétaires, ingénieurs et chercheurs, partenariats de RetD par agrégations géographiques successives, notamment en Ile-de-France. L’un des objectifs majeurs de WebAtlas est clairement d’irriguer le paysage francilien de projets locaux et modestes dans un processus « d’innovation ascendante » (celle des citoyens de ce pays engagés à la construction de leur nation) en rapport, par exemple, avec les objectifs de la Région et de ses pôles de compétitivité. Il faut espérer que notre approche se développe ailleurs, et pour d’autres domaines que le web, mais nous parions que la construction de ce contexte favorable pourra inciter d’autres acteurs à nous rejoindre. Disons, pour tout dire, qu’il s’agit là de cultiver un certain penchant pour le “non-délocalisable” en développant des compétences locales et en construisant un contexte riche de la diversité et de la qualité des interactions qu’il promeut entre ses éléments (ce qui en fait un centre de gravité inamovible). N’est-ce pas là, après tout, l’une des leçons de la théorie des graphes où la “robustesse” d’un système complexe s’éprouve autant par le nombre des composants que par la richesse de leurs interactions?

D) Trois critères de validation des projets associés à WebAtlas

Au terme de cet exposé, il reste à préciser la philosophie qui guide notre façon d’évaluer les projets dans lesquels nous nous engageons ou que nous pourrions accompagner, y compris financièrement, le jour où nous aurons éventuellement les moyens de diffuser notre propre appel d’offre. Sur ce point, il nous semble important de rappeler que nous tenons à un triple mode d’évaluation des projets sur lesquels sont engagés des fonds publics d’Etat (Ministère, région, équipes…), des fonds privés industriels et des fonds (ou plutôt des moyens) issus d’autres associations : validation par le raisonnement argumentatif ou spéculatif (ce qui est reconnaître la valeur de la production de la recherche fondamentale et de la production de connaissances théoriques), validation par le faire (le fait que « ça marche » constitue bien pour nous une preuve de la pertinence d’une démarche, et sur le même plan que les savoirs théoriques), validation, enfin, par le « viable » économiquement et/ou l’utile sociétalement. Ce dernier point mérite d’être souligné en termes d’attendu d’un projet de recherche dont on ne peut plus réduire sa “valorisation” au fameux site web associé, quelques publications et un ou deux colloques dans une rubrique “dissémination scientifique” qui n’en a souvent que le nom. Par exemple, en quoi des citoyens, des organisations de la société civile, des industriels ou des institutions ont-ils été mobilisés dans le développement du projet? A l’occasion d’un projet, qu’est-ce qui réellement a été initié, développé, pérennisé et sous quelle forme? Il ne s’agit pas là de professer “l’utilitarisme” mais les idées comme les dispositifs se partagent aussi dans un contexte sociétal où la recherche ne peut plus se cantonner à la reproduction endogamique de ses traditions.

En substance, voilà le programme de travail qui nous attend et il concerne, on l’aura compris, autant l’exploration du web que la recomposition du paysage scientifique français.

Franck GHITALLA, Président de WebAtlas,

Novembre 2007, (remis à jour en mai 2011).