Voici le premier d’une série de posts consacrés au projet cartographique, et non plus à l’objet cartographique. Autrement dit, au processus plus qu’au résultat et à toute la série de compétences (et donc d’acteurs) nécessairement mobilisées que le poster, la carte ou l’interface viendront cristalliser. Revenons donc, le temps de quelques posts sur ce blog, sur les différentes dimensions sociales, techniques et humaines forcément impliquées dans le déploiement d’un projet cartographique dans une organisation. Peu importe, d’ailleurs, qu’il s’agisse d’une université ou d’une entreprise, de veille stratégique ou d’observation des réseaux sociaux, d’Information Scientifique et Technique (I.S.T.) ou de données administratives : l’envers du décor est toujours et partout constitué des mêmes contraintes et des mêmes vertus qui assurent à la machinerie cartographique sa pertinence ou signent ses échecs.

Qu’est-ce, après tout, qu’une cartographie de l’information ? Par quelles étapes faut-il passer pour arriver, finalement, dans une conférence les bras chargés de posters qui, exposés à coup de scotch ou de punaises, finiront accrochés aux murs, comme autrefois les planisphères des écoles en cours élémentaire ? Les talents techniques de cartographe ne constituent, à y regarder de près, que l’étape ultime d’une série de rencontres et d’agrégations de compétences qu’il est parfois bien difficile d’organiser en France (et je ne parle même pas d’une pérennisation !). Et, en premier lieu, celle du documentaliste et de l’ingénieur, du veilleur et de l’informaticien, du bibliothécaire et de sa « DSI » que les organisations hiérarchiques, en services et « métiers », nous ont depuis trop longtemps habitués/obligés à séparer. La perpétuation de ce cloisonnement, dans le domaine de la recherche notamment, constitue un frein manifeste à l’innovation et trop rares sont encore les équipes qui assument à titre de fondation, non pour l’occasion d’un projet « transversal/pluridisciplinaire », la réunion du chercheur en Sciences Humaines et Sociales et de l’ingénieur.

Les dispositifs actuels les aboutis et brillamment conçus (interface dynamique d’exploration, menus de recherche contextuels, vues synoptiques en temps réel de sources distribuées à grandes échelles, et qualifiées par des experts, diversité des indicateurs déployés, capacités de modifications des corpus à la volée…et archivage de toutes ces données !) supposent la maîtrise de toute une chaîne, autant qualitative que quantitative, de traitement de l’information numérisée dans laquelle la rencontre-coopération entre l’ingénieur et le documentaliste, le technicien des sources (extraction, indexation, restitution via un moteur) et le spécialiste de l’évaluation (le chargé d’étude, le veilleur, le bibliothécaire) est centrale, essentielle, vitale.

L’un construit ou mobilise les outils d’exploitation de cet espace qu’est un corpus, l’autre en dessine les frontières. Ils sont pile et face d’une même pièce. Et ce sont les deux qui, ensemble, nous permettent de parcourir les univers informationnels dans leurs grands traits, d’identifier les « influenceurs » (et donc de placer les bons « capteurs » aux « bons » endroits), de déterminer les scénarios possibles d’une évolution, de repérer des « communautés actives » ou l’organisation sous-jacente de concepts dans une « bibliothèque de connaissances » que personne, jusqu’à présent, n’avait encore aperçue. Les patterns statistiques et visuels dont sont constituées les cartographies de l’information s’interprètent et se calculent de façon continue, pour des questions de remise à jour mais aussi et surtout parce qu’il s’agit, à l’heure des réseaux distribués, de plus en plus de tâches indifférenciées d’un même et unique métier.

Mais il y a plus : la spatialisation des données offre un espace collectif de discussion sur le « corpus », ses propriétés intrinsèques, son origine, les méthodes qui ont permis de le construire, les façons de le renouveler. C’est un moment « magique » et précieux de voir les acteurs d’une organisation associés dans un projet de cartographie d’une BDD réunis, discutant penchés sur la première « version papier » de la cartographie, découvrant la « géographie » d’une information qu’ils ont passé des années à constituer ou à « manager ». Dans bien des cas, c’est de cette convergence de compétences que naissent des orientations inédites sur la forme et les fonctionnalités d’un futur/probable « système d’information » interne, repensé pour la première fois collectivement à partir des propriétés intrinsèques des corpus et des usages, loin le plus souvent des projets « fonctionnels » des « DSI », des « grands équipements d’infrastructure » ou des « systèmes intelligents » où tout s’effectuerait en un « clic », sans plus d’expertise qualitative (disons-le : humaine). En donnant corps aux informations abstraites et numérisées, en révélant ce qui relevait jusqu’alors de l’intuition ou du probable, on comprend combien le « projet cartographique » conduit naturellement à un exercice partagé d’interrogation et de conception, une sorte de « design participatif » qui va bien au-delà d’une synthèse graphique de propriétés statistiques attendues sur des corpus dont on pensait maîtriser jusqu’à présent toutes les dimensions.