« Encore une carte du CAC40? » vont s’écrier ceux qui ont suivi mon enseignement à l’Université de Technologie de Compiègne où j’utilise, chaque fois que possible, ce fichier pour illustrer le principe des graphes bipartites. Cette fois, pourtant, ce sont les designers de l’Atelier Iceberg qui s’en sont emparés pour produire des vues finalisées sur ce réseau « classique » où figurent, d’une part, les entreprises cotées à l’indice CAC40 et, de l’autre, les noms des de ceux qui, à titre de mandataires, occupent au moins deux sièges dans les Conseils d’Administration. C’est le principe des affiliation networks que pratiquent depuis longtemps les sociologues américains avec un intérêt marqué pour les boards of directors of compagnies (M.E.J. Newman, Networks – An introduction). Voici donc, en quelques sortes, notre version française avec des données remises à jour pour l’occasion et extraites du site daily-bourse.

Vue1vignetteLe travail graphique est composé de trois vues différentes qui éclairent les données sous des aspects différents. La première d’entre elles est constituée par un graphe bipartie où les entreprises sont reliées entre elles par la présence d’un ou plusieurs administrateurs communs et spatialisé avec un ForceAtlas sous Gephi. L’emphase graphique se porte « naturellement » sur les noms des administrateurs communs aux entreprises du CAC40: alors que les entreprises figurent dans cette carte sous la forme de noeuds gris de même taille, les tailles des noeuds qui figurent les administrateurs sont proportionnels au nombre de mandats occupés simultanément en 2011-2012 (avec une « pointe » pour Jean-Marie Folz). Il serait difficile de tirer des enseignements particuliers de cette carte en termes de « réseaux d’influence » car, pour le faire, il faudrait associer et croiser bien d’autres informations. Pour moi, elle n’est que l’occasion de produire quelques calculs permis par Gephi, comme la recherche de clusters (modularity) ou encore de « centralité » (betweeness). Par exemple, en admettant que deux administrateurs sont liés s’ils fréquentent le même board, quelle est la distance moyenne reliant chacun des administrateurs entre eux (on obtient dans ce cas une sorte de mesure du diamètre du réseau social) ou encore, si l’on veut rencontrer un maximum d’administrateurs le plus directement possible, vers quel administrateur le plus « central » doit-on se tourner?

Vue1

Vue2vignetteC’est ce type de métrique réseau qui gouvernent la seconde vue où les entreprises du CAC40 sont reliées directement entre elles, la distribution des liens ainsi que leur épaisseur étant fonction du nombre d’administrateurs communs. Le placement horizontal des entreprises du CAC40 permet de mettre en relief la distribution des liens et leur intensité, de la même façon qu’une vue circulaire. On aperçoit ainsi les liens « forts » (3 administrateurs communs) qui associent Alstom et Bouygues ou Véolia Environnement et B.N.P. Parisbas. On aurait pu aussi distribuer sur l’axe horizontal les entreprises du CAC40 non pas en fonction de l’ordre alphabétique mais de leurs différents degrés de proximité (autrement dit de leur nombre d’administrateurs communs).

Vue2

La troisième vue emprunte au tableau périodique des éléments sa rigueur systématique. Chacune des 40 vignettes de la table est composée de 4 indicateurs (évolution du CA, CA en 2012, effectif, nom complet de l’entreprise) qui gravitent autour du symbole Euronext de l’entreprise. Ces 5 indicateurs permettent ainsi de distribuer le jeu de 40 vignettes de Vue3vignettebien des façons en croisant deux des cinq dimensions de l’information. Dans la vue produite par l’Atelier Iceberg, elles sont classées en abscisse par ordre croissant en milliers d’employés et en ordonnée en fonction du CA réalisé par les entreprises en 2012. Plus qu’au tableau périodique des éléments régi par les lois rigoureuses de la physique, cette vue me fait plutôt penser à une sorte de jeu de cartes que l’on pourrait étaler sur une table selon différentes solutions, une façon d’anticiper une manipulation matérielle que suggère ici avec succès le designer.

Vue3

Voilà donc un bon exercice de design, surtout avec des données qui varient partiellement chaque année et donc propices à une exploration temporelle. Espace de rassemblement, « la carte du CAC40 » est aussi une incitation à enrichir les données, à les croiser avec d’autres données, donc d’autres sources. Chacun pourra donc poursuivre le travail, en explorant notamment les éléments biographiques comme économiques qui, pour les administrateurs comme pour les entreprises, contribuent à éclairer la nature (professionnelle, capitalistique, personnelle, familiale, etc.) des liens qui impriment aux trois vues leur géographie.