Voici un post qui ne parle pas de cartographie de l’information, du moins pas directement. Il s’agit pour moi de signaler à mes lecteurs deux chantiers importants auxquels m’a conduit la cartographie depuis quelques mois. La première concerne la rubrique white papers de ce blog où je viens de rendre accessible deux documents sur ce que l’on peut appeler les « modèles d’innovation ». A force d’analyser et de cartographier les projets, les thèmes ou les acteurs de l’innovation industrielle et scientifique en France, j’en suis venu à m’intéresser de façon détaillée aux modèles (politiques) de ce que l’on appelle « innovation », surtout dans le contexte actuel de renouveau (souhaité et promis) de la compétitivité économique. Sous forme d’une synthèse, puis d’un document plus critique, j’ai rassemblé dans ces deux documents quelques-uns des enseignements majeurs que j’ai pu tirer en accompagnant des projets comme Gephi, linkfluence ou l’Atelier Iceberg plus récemment.

La seconde chose importante concerne un projet de « pépinière expérimentale » que je compte mettre en œuvre, du moins si je trouve un environnement susceptible de l’accueillir. En somme, je passe ainsi de la réflexion à l’action. Après tout, il n’est pas meilleur moyen de valider ses idées que de les mettre en œuvre. Ce projet d’innotron est un concentré de différentes idées que j’avais dispersées ici ou là sur ce blog et repose sur quelques principes simples. Pour moi, l’idée semble s’imposer d’elle-même: à l’image de la recherche en biodiversité qui dispose aujourd’hui d’un écotron (comme les physiciens ont eu leur grand équipement synchrotron), il doit être possible de concevoir une sorte d’Innotron, autrement dit un accélérateur de solutions innovantes dans le domaine des industries numériques et des data. Il peut être centralisé ou distribué géographiquement mais entretient toujours avec le territoire qui l’accueille des relations privilégiées (à l’opposé des clusters artificiels dans lesquels on enferme les acteurs du numérique). Si l’expression n’est pas des plus poétiques, elle renvoie explicitement à un projet d’expérimentation destiné à valider (ou non), en territoires, certaines pistes suggérées dans les deux documents accessibles depuis la rubrique white papers. Le premier, sous forme de synthèse, tentait de résumer la colonne vertébrale du « modèle français » de l’innovation sous l’angle d’un triptyque innovation-compétitivité-grands groupes industriels. Le second, largement critique, a permis d’insister sur le rôle des écosystèmes locaux d’innovation, du moins si l’on entend par écosystème un réseau riche d’interactions entre des éléments par nature diverses.

Je précise, tout de suite, que j’ai commencé à poser les premières briques de ce projet au mois de novembre dernier, avant donc que Fleur Pellerin n’annonce en janvier de cette année le lancement du concours à labellisation « FrenchTech » pour une dizaine de métropoles nationales. Hormis cette synchronisation involontaire, il n’y a aucune raison de confondre les deux approches : le label « FrenchTech » s’inscrit en droite ligne dans le sillage tracé par nombre de documents stratégiques analysés dans la synthèse, à commencer par le « rapport Gallois ». L‘innotron que j’imagine épouse des directions par nature très différentes de celles qui guident l’action actuelle de nos ministres ou de nos secrétaires d’Etat, et interroge l’organisation même (voire l’efficacité) des différents moyens ou services de l’Etat et des collectivités territoriales en matière d’innovation numérique.

A l’obsession du « rayonnement international » des projets technologiques ou numériques français, je préfère la culture du local et du marché intérieur (en soutenant par exemple une politique de la demande ciblée sur des compétences locales ou nationales); aux critères de valorisation capitalistique (avec toujours les mêmes deux ou trois success stories que l’on propose de sociétés françaises qui ont réussi leur entrée en bourse à New-York) je préfère le critère de pérennité des emplois créés dans le numérique (les modèles de star-ups actuels me semblent beaucoup trop spéculatifs), aux grandes démarches programmatiques de l’Etat (top-down) j’oppose le principe d’émergence et d’autonomie des projets d’innovation (innovation ascendante); enfin, à la spécialisation territoriale en « filières » et aux projets de concentration d’un même type de métier en un même lieu (la vision très française de la notion de cluster sous la forme, par exemple, des fameux « quartiers de la création »), je voudrais développer un projet de fédération d’acteurs différents et de petite taille autour de complémentarités métier encore peu explorées et dont l’intelligence des données constituent le ciment. Evidemment, je ne suis pas Ministre ou secrétaire d’Etat et je n’ai pas les moyens d’imposer cette conception de l’innovation un peu « en décalage » par rapport au (seul) modèle d’organisation et de soutien imposé actuellement (surtout qu’une grande partie de l’innotron repose sur un principe d’auto-gestion pleinement assumé). Je tiendrai informés mes lecteurs régulièrement de cette nouvelle aventure où je compte embarquer quelques-uns des acteurs majeurs de la cartographie numérique d’information, ainsi qu’une collection originale d’outils et/ou de méthodes. Une fois finalisé, le projet complet d’innotron sera diffusé dans le rubrique white papers. Je ne sais pas encore où tout cela va me mener, peut être nulle part d’ailleurs. Cependant, à travers ce projet d’innotron, j’aurais pu mesurer combien la pratique de la cartographie de l’information et la culture des réseaux peut contribuer à la conception d’un projet en matière de politique d’innovation et d’aide aux structures émergentes et portés par les plus jeunes notamment.