TourPleyelLa petite start-up que j’ai connue et accompagnée à Compiègne, installée le long des rives de l’Oise, a bien changé. Depuis l’entrée dans son capital de groupes d’investisseurs, l’entreprise a pris une autre dimension, qui me dépasse de loin maintenant. Je suis retourné Tour Pleyel récemment, pour la dernière fois puisque Linkfluence s’installe ces jours-ci rue Choron dans le 9e arrondissement de Paris. Quelque part au bout de la ligne 13 du métro parisien, la Tour Pleyel offre une vue magnifique sur la capitale, au 28e étage où siège la société fondée le 1er octobre 2006. Je retrouve là les locaux où sont passés Alexis Jacomy (bientôt à l’Atelier iceberg), Mathieu Bastian (linkedin) ou Sébastien Heymann (linkurious) et où je retrouve d’autres « compagnons » de longue date (qui sont aussi mes co-équipiers autour du baby-foot de l’entreprise!).

Guilhem Fouetillou notamment, le directeur stratégie et innovation et co-fondateur de la société, m’explique le rachat récent de TrendyBuzz et son intégration progressive à ce qui est devenu un géant national qui comprend plus de 70 collaborateurs et une gamme très complète de technologies dédiées au web social. J’imaginais TrendyBuzz comme un concurrent direct de Linkfluence mais, à y regarder de près, les deux sociétés ont une sorte d’ADN commun et, surtout, un positionnement sur le marché très complémentaire. L’un est orienté web social, l’autre se concentre sur les médias: l’occasion de concevoir pour les stratèges une offre complète « pluri-média » en terme de veille web et d’analyse de ces millions de « messages » produits chaque jour sous forme de tweets, de posts ou de commentaires. Au delà, ce n’est pas un secret que de dire que la nouvelle entreprise vise à intégrer de nouveaux silos d’informations (comme les statistiques des médias possédés par ses clients) ou encore à rendre compatible sa technologie avec des systèmes internes aux entreprises (comme les ERP) en proposant son API Radarly.

Locaux_Linkfluence_(bis)

On aperçoit combien linkfluence accélère le processus qui le conduit maintenant à se positionner comme un leader européen en matière « d’écoute intelligente du web » sous toutes ses formes. Dans un marché de la veille du web social qui est devenu « mûr » (comme disent les experts), il reste aussi deux autres belles sociétés, Synthesio et BrandWatch et toutes (je suppose) anticipent l’arrivée programmée sur ce marché de géants mondiaux comme SAP, Oracle, IBM ou Adobe.

De cette fusion avec TrendyBuzz naîtra à l’automne un type inédit de Radarly, le produit-phare de linkfluence. Je regarde Radarly, depuis sa première version, comme une sorte de « Rolls-Royce » de la veille » sur le web social, un condensé de technologies dont j’ai vu la naissance et dont je mesure les performances à l’aune des maigres expériences que je mène artisanalement et dont ce blog se fait l’écho régulier.

Radarly

Côté pile, Radarly se donne comme un instrument de contrôle et d’analyse de l’information web dédié aux community managers et aux veilleurs, avec ses métriques « d’engagement », de « viralité », de « tonalité » et ses dashboards synthétiques, visuellement très aboutis, qui sont d’indispensables supports d’aide à la décision en matière de gestion de l’image de produits, de marques ou de secteurs d’industriels. Un bel exercice de maîtrise de toute cette information distribuée à grande échelle, en grande masse, hétérogène et dynamique dans le temps qui nous nous avait posé en son temps (avant la fondation de la société) de nombreux problèmes méthodologiques mais aussi de défis techniques. Côté face, Radarly repose sur une infrastructure dédiée et autonome de traitement de l’information, une technologie originale qui capte chaque jour en temps réel plus de 100 millions de sources, 53 langues et plus de 100 pays.

Camille Maussang, un autre compagnon de longue date, a supervisé depuis 2006 le développement technique de cette infrastructure. Sa direction technique sur le projet global de développement technique a été rythmée par des défis techniques que l’on a du mal à imaginer quand on n’est pas un professionnel des data. Comment par exemple, gérer une montée en charge qui fait évoluer une technologie d’indexation de 100.000 retombées par jour à 100 millions en temps réel? Linkfuence a su composer une équipe dont je rêverais pour mes propres projets, une communauté de compétences qui compte quelques « maîtres des algorithmes » comme Hugo Zanghi et Nicolas Yzet. A côté de ses maquettes Légo (dont le faucon Millénium de Star Wars), Camille réfléchit aujourd’hui à la mise en place d’un projet-qualité global, une fonction support renforcée plus orientée vers une démarche produit. La présence de linkfluence à l’étranger, le développement rapide de l’entreprise et la complexité croissante de l’infrastructure technologique rendent nécessaire la démarche. Quel chemin parcouru depuis notre premier crawler web et nos premiers graphes de liens hypertextes!

On aurait tord de croire que linkfluence se concentre sur les questions de distribution des liens à grande échelle, ou bien sur des calculs statistiques appliqués à de grandes masses de données. L’organisation native de la société est un concentré d’approches quantitatives mais aussi qualitatives, une alchimie savamment éprouvée d’analyse des contenus corrélés à celle de la connectivité naturelle du web social où les propriétés des corpus étudiés passent aussi par le filtre redoutable des analystes du secteur des études. C’est le rôle indispensable d’une research manager comme Hélène Girault qui assure la direction de comptes-clients et qui intervient dans la production d’études. Radarly ne doit pas faire oublier que la société développe aussi un secteur « études ». Discuter quelques minutes avec Hélène permet de comprendre le rôle des chargés d’études qui accompagnent les clients dans leurs démarches de veille, depuis l’étude ponctuelle et exhaustive de l’analyse de l’image véhiculée par un produit ou une marque sur les réseaux sociaux jusqu’à la mise en place d’une cellule de crise en cas de polémique généralisée (presque toujours imprévisible). Les termes qu’utilise Hélène pour décrire son activité résonne immanquablement pour moi: elle analyse le web social comme un « ensemble d’acteurs structurés en communautés affinitaires », saisissant de fait tout ce qu’a pu apporter ces dernières années l’analyse croisée des liens et des contenus (ce que les chercheurs américains ont identifié autour des années 2000 comme le grand moteur de l’architecture documentaire du web sous l’angle des méthodes de corrélation contenu-structure). Etudes et développement de Radarly ne sont pas séparés mais hybridés: évidemment, les chargés d’études utilisent Radarly (et avant cela linkscape) mais ils contribuent aussi à l’enrichissement continu des sources indexées par la technologie. Du contrôle qualitatif qu’exercent les experts comme Hélène au traitement automatique permis par la technologie linkfluence (et dont Radarly est une porte d’entrée « client »), la société a ainsi capitalisé des modèles (archivés) de l’organisation du web social sous forme « d’écosphères » qui constituent (pour un chercheur comme moi) la grande plus-value de l’entreprise. S’il fallait résumer pour moi ce que représente « l’aventure linkfluence » depuis les études à l’U.T.C. de ses fondateurs, ce serait bien ce positionnement inédit à l’égard des masses de données qui consiste à les concevoir comme un véritable éco-système (complexe, évolutif, parfois incertain) dont les principes d’organisation ne peuvent être aperçus qu’à un certain niveau (quantitatif) de précision (qualitative). A ce titre, la société m’apparaît pionnière, jusqu’au point d’intégrer un poste « d’écologue du web ». Autant dire, pour un cartographe de l’information et un chercheur comme moi, à quel point des sociétés commerciales ont aujourd’hui intégré plus rapidement et plus efficacement les premières découvertes des web– et des network sciences que la recherche académique!

LivePanel

Des web data à l’expertise des chargés d’études, du bruit natif des flux informationnels à leur mise en forme pour un client, les instruments d’exploration, d’enrichissement et de circulation de l’information repose sur le travail du « maître des images » qu’est Antonin Rhomer (l’équivalent, à l’autre bout de la chaîne, du maître des algorithmes). Antonin est directeur UX et design, un poste-clef puisqu’il conçoit et réalise les interfaces Linkscapelinkfluence qui rendent possibles l’accès et la manipulation de ces grandes masses de données sociales. Longtemps accompagné par Alexis Jacomy (la dernière recrue de l’Atelier Iceberg), cet ancien de l’U.T.C. vit une carrière rythmée par le développement d’une suite d’outils différents, depuis les premières interfaces cartographiques, puis LinkScape et enfin Radarly, l’un des plus aboutis dashboard du marché en termes d’interface (enfin, d’un point de vue personnel, donc tout à fait partial). Pour Antonin, le contact quotidien avec les développeurs est chose naturelle, et même vitale, pour identifier les contraintes techniques d’interfaçage avec le traitement de l’information mais aussi, d’un autre côté, pour intégrer à titre de « modeleur de formes » les contraintes côté usager. C’est entre les données et les scénarios utilisateur que se loge son espace de créativité, le travail minutieux de l’artisan amoureux de son travail et qu’il porte dans son regard devant un écran. Entre phases de créativité et phases opérationnelles plus contraintes par le développement des instruments d’observation, il entrevoit la migration de tous les savoirs-faires de l’entreprise vers les supports mobiles et tactiles, comme mes associés de l’Atelier Iceberg, et probablement comme tous les designers UX du moment. Comme tous ceux-là, Antonin participe de ce qui m’apparaît comme une seconde révolution numérique et qui concerne moins l’information que sa matérialité, nécessaire mais en pleine mutation: son accessibilité en tous points du globe, le principe de captation qui lui est associé à travers tous ces dispositifs de mise en relation dont le téléphone n’est qu’une partie, ses capacités de rendre compte du temps, la démultiplication des accès aux web-services.

Logo

Depuis les grands systèmes comme Google ou linkedin jusqu’aux sociétés d’intelligence des données comme linkfluence, je reste toujours aussi admiratif du degré de compétences techniques et humaines qu’il faut mobiliser pour maîtriser les données web. Il ne faut pas s’y tromper: c’est l’univers le plus difficile à occuper en termes de développement de systèmes d’information, l’espace privilégié (et redoutable) où éprouver des innovations technologiques en termes de traitements de l’information. Comme d’autres, j’attends avec impatience que les acteurs de cet univers s’emparent des marchés de l’information qualifiée et bases structurées de connaissances. Autrement dit, un Radarly pour la veille brevets ou l’évaluation des publications scientifiques…Faisable, non?