Ce chapitre est une large reprise d’un premier post sur ce blog, Les Lignes du Destin. Ce dernier, publié fin janvier 2015, a été écrit dans les circonstances particulières des attentats qui ont frappé notre pays. A l’époque, je ne pensais pas que ce détour méthodologique du côté de la cartographie des organisations criminelles allait me (re)conduire tout droit vers une série de verrous que nos méthodes et nos outils ne faisaient qu’effleurer: la multi-dimensionnalité des systèmes de connexion possibles dans une structure de graphe. Le domaine est connu dans le champs des sciences de l’ingénieur quand on étudie la façon dont de multiples réseaux peuvent connectés (énergie, information, électronique…) et dont étudie la topologie complexe (réseaux de réseaux, réseaux connexes, réseaux multiplexes ou multiplexés, multigraphes…). Ces problématiques de l’ingénierie des systèmes se posent aussi massivement si l’on entend cartographier des interactions sociales à partir de données numériques: il s’agit de pointer-là le contexte actuel des systèmes d’information multi-sourcés (par exemple agréger des données tweeter, des contenus de blogs et des pages web statiques) mais aussi le fait que les « entités sociales » interagissent via de multiples canaux (téléphones mobiles, sur le web et les réseaux sociaux, rencontres physiques, flux bancaires…), chacun tissant une toile différente entre elles. En un sens, cela démontre la richesse et la difficulté d’observer le « fait humain » dont la singularité se dérobe à chaque fois que l’on braque sur lui un nouvel instrument de mesure. De l’autre, si l’on est comme moi du côté de la recherche technologique en S.H.S., la problématique de la multidimensionnalité des données devient rapidement difficile à gérer: comment rendre compte de la variété des types de liens dans un graphe? Comment la représenter? Comment calculer les propriétés d’un graphe contenant de multiples layers (ou « couches ») de liens?

chapitre-9

 

Ce chapitre 9 des Chroniques est donc largement consacré à l’irruption des problèmes techniques et méthodologiques posés par les graphes comme instruments d’observation et d’analyse d’une forme particulière du « social », une organisation criminelle. Depuis bientôt presque deux ans, je consacre une partie de mes recherche à en interroger les aspects, depuis le recueil et le traitement des données jusqu’aux solutions d’interface pour un système dont j’imagine aujourd’hui les contours. On aurait tord d’y voir seulement un « niche » particulière de la cartographie d’information pour deux raisons essentielles. La première est que les questions d’observation et d’analyse du « social » dans le domaine de la sécurité représentent selon moi le futur laboratoire méthodologique et technologique de la recherche technologique en SHS, surtout s’il s’agit de qualifier les »comportements », les « trajectoires » ou les « interactions ». La seconde raison tient à la façon dont on peut généraliser les conclusions associées à ce domaine à priori très restreint de la cartographie des organisations criminelles: comment peut-on encore envisager d’explorer une structure aussi complexe que le web (ou ses acteurs), ses jeux multiples de connexions et ses très nombreuses familles de liens en se basant uniquement sur les liens hypertextes, les tweets ou les like?

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